La religion, plutôt que la superstition

       On a souvent associé superstition et religion. Aussi bien les croyants que les personnes qui s’opposent à la religion –à l’instar du baron d’Holbach qui prônait l’athéisme- ont fait cet amalgame. Cette erreur regrettable a été commise parce qu’un nombre considérable de religieux –sans distinction de religion ni d’époque-étaient superstitieux. Toutefois, la religion abhorre la superstition, et j’essaierai de montrer dans cette courte réflexion qu’il est impossible de concilier Judaïsme orthodoxe et superstition.   
Mais avant de critiquer la superstition, je me dois de la définir, de la même façon qu’on ne peut neutraliser un ennemi qu’après avoir étudié son caractère, sa personnalité, son tempérament. De plus, la définition de la superstition a souvent été réduite, ce qui est fort dommage, et je tenterai de dévoiler tous les aspects qu’elle peut adopter.
                La superstition peut se présenter sous plusieurs formes, elle est en cela comparable à une maladie, qui est identifiable par plusieurs symptômes, qui peuvent toucher des organes très variés. De la même façon, la superstition se détecte chez des personnes d’horizons très divers –religieux ou non-, et dans beaucoup de contextes différents.
                La forme la plus répandue de la superstition consiste à accorder de l’importance à des signes, à croire qu’ils ont des conséquences positives ou négatives. Souvent, celles-ci n’ont absolument aucun rapport avec les signes en question, et l’association d’un signe à une conséquence est établie en dépit de tout logique, de toute démarche rationnelle. Pourtant, nombreuses sont les personnes qui croient imperturbablement à ces superstitions, même dans notre ère moderne, qui accorde une importance primordiale à la raison, et ce surtout depuis le culte de la raison suggéré par Diderot au XVIIIe siècle. Comment la superstition peut-elle subsister dans un monde moderne ? Même si les époques changent, les préoccupations des hommes restent les mêmes : tous –ou du moins la majorité- aspirent à l’amour, à la richesse, à la réussite matérielle, et à une vie heureuse et prospère. Et parallèlement, les craintes des hommes restent les mêmes de génération en génération : celle de la mort, de la perte d’un proche, de la pauvreté… La superstition intervient pour répondre –plutôt pour donner l’impression qu’elle répond - à ces aspirations et à ces craintes, ce qui explique son succès intemporel.
Mais nous n’avons toujours pas définit le sujet qui nous préoccupe. Commençons par étudier la définition que donne le rabbin Chlomo Ganzfried dans son Abrégé du Choulhan Aroukh.
Qu’est-ce qu’être superstitieux ? L’est celui qui dit : « Puisque mon pain est tombé de ma bouche, mon bâton est tombé de ma main, mon fils m’a appelé par derrière, un corbeau a croassé près de moi, un cerf m’a coupé le chemin, un serpent est passé à ma droite, un renard à ma gauche, pour cette raison je ne passerai pas par ce chemin, car je ne réussirai pas. » Il en va de même pour celui qui écoute le sifflement d’un oiseau et dit : « Ceci arrivera ou ceci n’arrivera pas », ou bien : « Il est bon de faire ceci, et mal de faire cela » ; de même pour celui à qui on demande de l’argent et qui répond : « Je t’en prie, laisse-moi, c’est maintenant le matin et je ne veux pas commencer ma journée par un paiement », ou bien à l’issue du Chabbat ou bien à Rosh Hodech.
                Cette définition du rabbin Ganzfried est intéressante à plus d’un titre. Parmi les signes qu’il évoque, certains sont d’origine naturelle, c’est le cas du cerf qui vient de passer, ou du corbeau qui a croassé. Le superstitieux est donc celui qui pense que les évènements de la nature sont dus à une providence –divine quand le superstitieux est religieux-, et qu’ils sont survenus afin de nous apporter un message. Ainsi, le superstitieux pense que la nature est régie par un déterminisme divin. En tant que croyants, nous reconnaissons tous que D.ieu a fixé les lois de la nature. Mais le superstitieux ne s’arrête pas là : selon lui, D.ieu continue de s’occuper de son fonctionnement. Comme si D.ieu s’occupait de problèmes aussi futiles et superficiels que de savoir si le cerf traversera la forêt par la gauche ou par la droite ! Quand il y a une catastrophe naturelle, le superstitieux y voit aussi une manifestation de D.ieu sur Terre, et même si cela paraît plus « logique », cela relève du même principe, un principe superstitieux.
                Mais dans sa définition, le rabbin Ganzfried évoque aussi des signes qui sont le résultat d’actions humaines, comme le fait que le superstitieux ait perdu son pain de sa bouche ou son bâton de sa main. Cette forme de superstition est absolument erronée car elle s’oppose à un principe fondamental de la pensée juive, le libre arbitre, au sujet duquel Maimonide a dit dans ses Lois sur le repentir que le nier revient à nier tout le Judaïsme. En effet, le fait que l’individu ait fait tomber son bâton n’est pas le résultat d’une intervention divine, mais des actions de cet individu, et de leurs interactions avec le monde qui l’entoure. Ainsi, envisager des actions humaines comme des signes revient à considérer l’homme comme une marionnette de D.ieu, qui exécute sa volonté sans liberté, et cela relève également de la superstition.
                Le plus intéressant dans la définition du rabbin Ganzfried est que celui-ci évoque également des signes religieux, comme l’ « issue du Chabbat », ou le Roche Hodech. Nous aurions pu penser que la religion est à l’abri de la superstition, et que celle-ci ne se limite qu’aux signes idolâtres. Mais il existe également une superstition religieuse, et c’est certainement la plus nocive. Celle-ci consiste à penser que des bonnes actions religieuses seront récompensées dans notre monde terrestre, et qu’elles assureront la réussite matérielle, et garantiront une vie paisible.
                Ainsi, la superstition religieuse consiste à respecter les commandements divins dans l’attente d’une récompense, et à ne pas les transgresser dans la peur d’une punition divine, quelle qu’elle soit. Cette forme de superstition est très répandue. Je pense par exemple aux journaux distribués chaque semaine par la communauté Loubavitch, et plus particulièrement à la rubrique « Le récit de la semaine » qui repose toujours sur le même schéma narratif : une personne qui décide de pratiquer une mitzvah (bonne action) est récompensée dans sa vie financière, ou dans sa santé. Ces historiettes cultivent chez les lecteurs une sorte de fantasme : l’espoir de toucher également cette récompense divine.
                Cette forme de superstition religieuse est liée à la question théologique de la présence de D.ieu dans l’histoire. En effet, comme nous l’avons expliqué, le superstitieux pense que ses actions religieuses seront récompensées dans notre monde terrestre, ce qui impliquerait donc l’idée que D.ieu intervient sur Terre par des miracles pour distribuer les bons points aux justes. Cela nous invite donc à nous poser la question suivante : D.ieu intervient-il dans nos vies ? Cette question a fait couler beaucoup d’encre, à la fois dans la littérature juive et universelle. En effet, la figure du juste souffrant apparaît de façon très récurrente dans la Bible –notamment avec le personnage de Job- mais aussi dans la vie réelle : même les plus pieux n’ont pas été épargnés par la Shoah. Nous allons donc nous pencher sur la question de la présence de D.ieu dans l’histoire afin de savoir si le superstitieux a raison –ou non- d’attendre une récompense à ses actions dans le monde terrestre.
                Dans le récit de la création, le récit de chaque journée s’achève par la formule suivant : « Ce fut le soir, ce fut le matin, jour un », « ce fut le soir, ce fut le matin, jour deux », et ainsi de suite. Mais quand la Torah évoque le septième jour, celui de la fin de la création du monde, cette formule n’est pas présente dans le texte. Le rabbin Sébastien Allali commente cette absence dans son livre Les trompettes d’argent :
Après ce premier Chabbat, l’Histoire continue pour Adam, Eve et leurs descendants. Au septième jour succède un premier jour, inaugurant une nouvelle semaine. Mais pour D.ieu, l’Histoire s’arrête, et pour ainsi dire, le Chabbat se poursuit pour D.ieu. […] Après avoir fixé dans la Nature des règles immuables, le voilà qui s’interdit désormais toute intervention.
                Ainsi, selon le Judaïsme, D.ieu s’est volontairement retiré de la Création, pour laisser place à l’homme, et lui laisser un libre arbitre complet. Cette théorie a été énoncée par le Ari-zal, cabbaliste du XVIe siècle, sous le nom du tsimtsoum, terme signifiant « contraction ». Selon le Azi-zal, quand D.ieu a créé le monde, Il a décidé de retirer sa lumière, afin de former un vide, et de pouvoir créer une humanité qui ne dépend pas  de la divinité. Ainsi, D.ieu évite de faire des miracles, qui seraient une violation des lois de la nature, et donc du projet de la création. Mais la théorie du « retrait de D.ieu » pose un problème évident : la Bible, le Talmud et d’autres textes rabbiniques racontent une multitude de miracles que D.ieu a opérés pour intervenir dans notre monde terrestre. Prenons l’exemple de la sortie d’Egypte : dans la Haggadah de Pessah, nous lisons un enseignement de Rabbi Akiva, selon lequel que D.ieu a affligé aux Egyptiens cinquante plaies lors de l’ouverture de la Mer Rouge, en plus des dix plaies relatées par la Torah. Les commentateurs expliquent que D.ieu ne fait des miracles –et transgresse ainsi les lois de la nature- que quand l’humanité est en danger, de la même façon qu’un homme a l’obligation de violer Chabbat pour sauver la vie d’un autre individu. D.ieu se contente d’intervenir lorsque son peuple est en situation de crise, comme pendant l’esclavage en Egypte. Mais en aucun cas, D.ieu n’intervient sur Terre pour récompenser les justes et punir les méchants : D.ieu n’est pas un acteur de l’histoire, mais plutôt un spectateur. Ainsi, la superstition consistant à espérer une récompense ou à craindre une punition n’est absolument pas justifiée.
                Toutefois, beaucoup de religieux admettent que D.ieu n’intervient pas dans notre monde pour distribuer les bons points aux vertueux, et pour punir les méchants. Mais ceux-là ne sont pas pour autant protégés de la superstition, car il en existe une dernière forme, qui est certainement la plus répandue ; il s’agit de la peur du monde futur. En effet, il existe selon le Judaïsme un monde qui succède à la mort, qui est lui-même divisé en deux mondes : le Gan Eden réservé aux justes, et le Guehinam (terme traduit à tort par enfer) destiné aux impies. En ce qui concerne le monde futur, beaucoup de juifs ont en tête des images chrétiennes, et assimilent notre Olam Haba (monde futur) au Jugement dernier de la chapelle Sixtine. C’est pour cela que les superstitieux veulent réserver une bonne place dans le monde futur –ce qui est comparable aux mille vierges de l’Islam-, et pratiquent donc les lois religieuses dans l’objectif de goûter aux plaisirs du Gan Eden.   En réalité, la vision juive du monde futur n’a rien en commun avec celle des Chrétiens : dans l’enfer juif, il n’y a ni diables ni châtiments corporels. Dans Les portes de la foi, le Gaon de Vilna (grand sage lituanien qui accordait une importance primordiale à la raison) explique en quoi consiste le Olam Haba :
Il voit les souffrances du Guéhinam (« Enfer ») et les délices du Gan Eden (« Paradis »). Il voit le résultat de sa vie, il voit que, tout l'argent et l'or pour lesquels il s'était investi n'ont aucune valeur. […]Combien d'heures dans toute sa vie ont été perdues… alors qu'à chaque instant, il aurait pu acquérir des plaisirs indescriptibles dans ce Gan Eden. Et l'homme n'a pas les mots pour décrire la douleur de son coeur brisé et de ses regrets. C'est pourquoi, fort est son désir qu'on lui redonne l'autorisation de retourner dans sa maison sur terre pour y étudier la Torah toute sa vie. Il crie "Oy ! Malheur à moi qui ai échangé un monde de plaisirs éternels avec un monde d'obscurité !", et cette douleur lui est plus dure que toutes les souffrances du Guéhinam.
                La description du Gaon de Vilna ne ressemble en rien à celle de Michel-Ange ! En effet, pour le Judaïsme, l’enfer est en réalité le regret des mauvais agissements commis pendant la vie, et par opposition, le paradis consiste à être fier de notre vie. Il n’y a ni récompenses ni punitions dans le monde futur, mais des conséquences psychologiques de la vie, ni plus ni moins. Ainsi, pratiquer la religion dans le but d’avoir une bonne place dans le monde futur est de la superstition. Dans La voie des Justes, le rabbin Moshe Haim Luzzato (rabbin italien, qui était tiraillé entre l’étude mystique de la Cabbale, et celle rationnelle du Talmud), associe cette forme de superstition aux gens du peuple (euphémisme qualifiant les sots) :
Pour les gens du peuple, la réflexion sera centrée sur la récompense et la punition
                Une histoire métaphorique raconte au sujet du Baal Chem Tov qu’un jour, celui-ci dévoila aux personnes les moins érudites du village les secrets les plus complexes de la Torah (qui peuvent être très nocifs quand ils sont étudiés, beaucoup de rabbins sont devenus fous à cause de ces secrets). Ainsi, tous les habitants du village étaient dans un état d’exaltation suprême, dans une atmosphère mystique, et beaucoup devenaient fous. D.ieu décida de convoquer immédiatement le Baal Chem Tov (de son vivant) afin de le punir d’avoir dévoilé ces secrets, qui s’étaient révélés nocifs chez les habitants du village. Le Baal Chem tov parut donc devant le tribunal céleste, alors qu’il n’était pas mort, et fut condamné à ne pas aller au Gan Eden, mais au Guehinam quand il mourra. Quand le Baal Chem tov entendit le verdict divin, il se mit à rire et à danser. D.ieu était très étonné de la réaction du rabbin, et lui en demanda la raison. Le Baal Chem Tov répondit : « Jusqu’à ce moment de mon existence, je pratiquais les mitzvot dans l’attente d’une récompense dans le monde futur. Maintenant qu’on m’annonce que j’irai en enfer, je ne pratiquerai plus dans cette optique superstitieuse ! ».  Ainsi, cette histoire -qui n’a jamais eu lieu mais est plutôt une fable- montre encore les dangers de la superstition.
                                                                                                               
                Dans le Judaïsme, la superstition est souvent associée à l’existence de démons (appelés Shin Dalet, du nom des premières lettres hébraïques du mot « démon », afin de ne pas prononcer leur nom pour éviter d’attirer leur malédiction), et il existe beaucoup de traditions superstitieuses à ce sujet. Par exemple, le juif superstitieux pense qu’il est interdit de siffler, car cela attire les démons. Ces superstitions relatives aux démons sont justifiées par le fait que le Talmud parle à plusieurs reprises de ces créatures maléfiques, mais dans des textes qui ont malheureusement été mal compris par un grand nombre de personnes. Il nous faut donc explorer ces passages, et étudier leurs interprétations.
                Le Talmud de Babylone mentionne à plusieurs reprises l’existence de démons, notamment dans le traité Berachot, qui traite de la liturgie juive. Le passage le plus connu au sujet des démons est issu du premier chapitre de ce traité, qui s’intéresse aux enjeux de la récitation du Chéma Israël, principale prière de la liturgie. A la page 5a, la Guemara cite l’enseignement de Rabbi Yisthak (un amora d’Israël de la deuxième et troisième génération, disciple de Rabbi Yohanan, qui a profité d’un long séjour à Babylone pour transmettre un certain nombre de leçons talmudiques) au sujet de la récitation du Chéma dans le lit avant de s’endormir.  
Rabbi Yits’hak a dit : Celui qui lit le Chéma au lit est protégé des démons (littéralement : les démons l’abandonnent).
                Cet enseignement a suscité le questionnement de nombreux commentateurs du Talmud : pourquoi D.ieu donnerait-il la vie à des créatures vouées au Mal ? De plus, cet enseignement de Rabbi Yist’hak semble superstitieux, et ne pas être en accord avec les autres passages du Talmud, dans lesquels les sages ne manifestent pas d’interêt pour ces sujets peu rationnels. C’est pour cela que les commentateurs ont apportés plusieurs réponses, pour résoudre leur interrogation.
                Tout d’abord, le rabbin Nachman Krochmal (qui vivait au XIXe siècle en Galicie) propose une explication pour répondre aux interrogations que suscite ce passage. Selon lui, ce texte n’a pas été écrit par des Sages du Talmud, mais ajouté par des copistes ignorants, qui étaient attirés par des traditions folkloriques qui accordaient de l’importance aux démons. Toutefois, l’explication de Krochmal semble peu vraisemblable, même si d’autres commentateurs la partageaient, comme Abraham Ibn Ezra, sage espagnol, qui rejetait totalement l’idée de démons, et de même que Maimonide qui avait une pensée très rationaliste et ne croyait donc pas aux démons. Menahem Meiri, qui était aussi espagnol, propose une autre interprétation : selon lui, ce texte est une métaphore. Il explique que pendant le moment du coucher, les mauvaises pensées risquent d’envahir le fidèle (notamment à cause de la connotation sexuelle que peut avoir un lit), et la récitation du Chéma permet au fidèle de ne pas avoir de mauvaises pensées, puisqu’il se couche en récitant des extraits de la Torah. Meiri pense donc que les démons sont une métaphore des mauvaises pensées.
                Les commentateurs talmudiques –et plus particulièrement les rabbins du Moyen Age espagnol qui étaient rationalistes- expliquent donc qu’il ne faut pas comprendre les passages concernant l’existence des démons à la lettre, et qu’en réalité, ces créatures maléfiques n’existent pas.
                Nous savons tous que l’idolâtrie est interdite, puisque cette prohibition est énoncée dans les Dix Commandements[1] : « Tu n’auras pas d’autre dieu que moi ». Certains ont dit que la superstition s’assimile à l’idolâtrie parce qu’elle consiste à accorder de la confiance à des signes. Toutefois, il existe un verset énigmatique, qui pourrait nous éclairer quant à la superstition :
Ne vous livrez point à la divination (lo tenahechou), ni aux présages (Levitique, 19, 26).
                Le verbe hébraïque lo tenahechou a été traduit par le rabbin Zadoc Kahn (qui a traduit la Bible en Français à la fin du XIXe siècle) ainsi que par le rabbin Jacques Kohn par « ne vous livrez point à la divination ». De la même manière, les dictionnaires Hébreu-Français traduisent la racine n-h-ch (noun- samekh-chin[2]) par « divination ». Toutefois, ce même radical hébraïque est employé par le rabbin Chlomo Ganzfried dans son abrégé du Choulhan Aroukh, qui a été traduit par le rabbin Lionel Cohn (directeur du séminaire d’Ofakim en Israël) par le terme « superstition », ce qui est très intéressant. Ainsi, selon le rabbin Cohn, il existe une interdiction de la superstition formulée explicitement dans la Torah, et plus particulièrement dans un passage où celle-ci est qualifiée d’abomination.  
                Maimonide a cité d’autres textes dans lesquels la superstition est évoquée. Le principal est un extrait du premier livre de Samuel, qui relate la bataille du roi Saul et de son fils Jonathan contre les Philistins, dans la montagne de Guilabao. A un moment, Jonathan prend l’initiative d’aller attaquer les Philistins en cachette. Toutefois, l’opération s’avère périlleuse, puisque les troupes juives sont moins nombreuses que les philistines. C’est pour cela que Jonathan hésite à lancer l’attaque. Pour prendre une décision, Jonathan utilise un présage superstitieux : il annonce à ses troupes qu’il va aller à la rencontre de plusieurs hommes, et que si ces individus invitent Jonathan à les suivre, alors c’est un présage qu’il faut partir à l’attaque. Dans le cas contraire, il ne faudra pas guerroyer. Dans ce texte du livre de Samuel, Jonathan adopte un comportement superstitieux, puisqu’il considère les hommes comme des signes, comme des marionnettes du déterminisme divin, et les prive ainsi de libre arbitre. Maimonide critique sévèrement l’attitude superstitieuse de Jonathan.          
                La superstition a également souvent été associée à l’ignorance. En effet, comme l’a si justement remarqué Karl Marx, « la religion est l’opium du peuple ». Cela ne signifie pas que la religion n’est qu’une drogue, mais que le « peuple » l’utilise comme une drogue[3]. En effet, comme nous l’avons dit précédemment, beaucoup de personnes sont religieuses parce qu’elles pensent que cela leur apportera la réussite matérielle, et une vie agréable. Ces individus croient que la religion leur apportera des récompenses dans notre monde terrestre parce qu’ils ignorent que –comme nous l’avons développé précédemment-, que D.ieu préfère rester en retrait pour ne pas étouffer l’humanité de sa présence.  La superstition est donc le fruit de l’ignorance, ignorance qui a longtemps été cultivée même par les plus grands sages, qui refusaient d’offrir à ceux qu’ils considéraient comme le bas peuple un enseignement de qualité. En effet, un nombre important de rabbins considère que la pensée juive est réservée aux élites intellectuelles, et qu’il serait dangereux que les hommes du am haarets accèdent à une connaissance approfondie de la Torah. C’est ainsi que l’ignorance et la superstition ont été développées par les rabbins eux-mêmes pour faire en sorte que les fidèles s’attachent à la religion, comme des personnes s’attacheraient à de la drogue. Dans le roman l’Elu, le romancier américain Haim Pottock décrit avec une grande justesse ce phénomène : il dépeint un personnage, le Rav Saunders, qui est un rabbin très érudit, doté d’une très grande intelligence. Quand le rabbin étudie la Torah avec son fils –dans un contexte élitiste-, il réfléchit avec beaucoup d’ouverture d’esprit, et fait preuve d’une réflexion très approfondie. Mais lorsque ce même rabbin prononce un discours devant sa communauté, -dont les fidèles n’appartiennent pas tous à l’élite intellectuelle-, il partage des enseignements inintéressants, qui ne font pas appel à l’intelligence et développent la superstition : « Il faut pratiquer la Torah ! Vous irez ainsi au Olam Haba ! […] Aimez D.ieu de toutes vos forces ! ». C’est à cause de ces enseignements dépourvus d’exigence intellectuelle que la superstition s’est développée dans le Judaïsme.
Le XXe siècle a connu un rabbin extraordinaire, qui a combattu toute sa vie contre l’enseignement  à deux vitesses du Judaïsme, il s’agit du Rav Soloveitchik, qui a vécu en Europe de l’Est avant de diriger une Yeshiva à Boston et à New York. Ce rabbin –qui est par ailleurs le fondateur de la modern orthodoxy- savait très bien qu’il ne pouvait enseigner aux hommes simples des notions qu’ils ne pouvaient pas comprendre, il s’interdisait pour autant de leur transmettre des enseignements stériles et inutiles, et faisait au contraire en sorte que ses cours soient intéressants à tous les niveaux : à la fois pour les élites intellectuelles et pour les personnes moins instruites religieusement.
                C’est donc par l’ignorance qu’est née la superstition, et par la connaissance qu’elle disparaitra ! C’est tout au moins le vœu que je formule, vœu qui m’a inspiré l’écriture de ce texte.
                                                                                               N.
                 
Notes

[1] L’appellation de « Dix Commandements » n’est pas appréciée par le Judaïsme, puisqu’elle donne l’impression que les autres lois de la Torah ne sont pas obligatoires au même titre que les Dix Commandements, comme l’a insinué Jésus pendant le Sermon sur la Montagne. Le terme hébraïque les désignant est asseret hadibrot (les dix paroles).
[2] Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que cette même racine désigne le serpent, qui a incité Eve à manger du fruit interdit.
[3] Quand les textes de la pensée juive parlent de « peuple », ils ne désignent pas les personnes issues des classes sociales populaires, mais les personnes ignorantes voire sottes. En effet, l’expression hébraïque « am haarets » (le peuple de la terre) désigne les personnes les moins érudites. Cette expression a une origine historique : pendant l’exil de Babylone en 586 avant notre ère, les Juifs furent progressivement expulsés de la terre d’Israël, vers la Babylonie. Mais le roi Nabuchodonosor a voulu déporter dans un premier temps les personnes les plus érudites, les maîtres spirituels juifs, avant de faire migrer les populations jugées comme sottes. C’est pour cela que les personnes qui restèrent le plus longtemps sur la terre d’Israël, qui étaient les moins érudites, ont été appelées le am haarets, le peuple de la terre.

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