L'Homme en quête du moi



Et celui qu’on appelle moi quand le jour baisse
Et que les portes s’ouvrent et qu’on parle de mort

Yves Bonnefoy, Anti-Platon

          Qu’est-ce que le moi ? Question qui semble préalable à toute philosophie, car avant de comprendre le monde, il nous incombe de nous connaître –tâche inachevable et infinie. Cette problématique du moi a fait couler beaucoup d’encre, autant dans la littérature rabbinique, que philosophique ou poétique. Pascal est même allé jusqu’à nier la notion de moi, en affirmant qu’aucun individu subjectif et fini ne pouvait concevoir le moi – objectif et infini –, et que l’intersubjectivité est une illusion. Mais imaginons que le moi existe, – et que si nous ne pouvons le cerner dans sa complexité, nous en avons du moins une image ressemblante, comme les hommes ligotés du mythe de la caverne –, et partons à la quête de ce moi, à travers la philosophie, la littérature, et la Torah.

          Dans son Anti-Platon, Bonnefoy associe le moi à la mort, en écrivant : « Et celui qu’on appelle moi quand le jour baisse /Et que les portes s’ouvrent et qu’on parle de mort ». Certes, cette liaison entre le moi et la mort repose sur la parenté phonétique de ces deux mots, mais n’y aurait-il pas une signification plus profonde ?

          Selon Bonnefoy, on ne peut parler de moi qu’à partir de la mort. C’est-à-dire qu’on ne peut cerner le moi de quelqu’un de son vivant, car ce moi est en constante évolution, en mutation. Même si le moi d’un homme reste le même au cours de ses changements, il ne se fixe jamais : on ne peut jamais l’attraper et le comprendre, il est en constante fuite, dans une course qui n’arrivera à son terme qu’avec la mort.

          Un homme ne peut donc jamais fixer son moi, – si ce n’est après avoir quitté ce monde – ; et ses proches ne pourront non plus cerner son moi avant de faire son oraison funèbre, parce que le moi n’existe pas pendant la vie. 

          Cette idée de Bonnefoy est le socle d’une autre réflexion: étant donné que le moi est en évolution constante, personne ne peut faire de repos spirituel, de retraite mentale, et décider de ne plus faire évoluer son moi. Pendant la vie, il est très nocif de penser que notre mission et notre quête spirituelle sont achevées, que nous pouvons nous reposer, du moins chez l’homme, parce que l’ange, une fois sa quête accomplie, est brûlé, – dans le sens où son moi ne peut plus évoluer –, ainsi que le suggère la racine hébraïque du mot ange : saraf en hébreu qui a le même radical que le verbe « brûler ».

          Et c’est là que la Torah intervient, pour confirmer l’idée de Bonnefoy. Dans la parasha Vayeshev (du chapitre XXXVII au chapitre XL de la Genèse), Jacob vient de rentrer de son exil. Il a affronté son frère Laban, avec lequel il redoutait affreusement la rencontre. Et, de façon presque légitime, ou du moins que tout lecteur trouvera légitime, Jacob décide de s’installer, de se reposer, ainsi qu’il est écrit :

Jacob s’installa dans la terre des pérégrinations de son père, la terre de Canaan.

          Ce verset contient en lui-même la contradiction que recèle comportement de Jacob. En effet, la Torah insiste sur l’opposition entre le repos de Jacob – souligné par le verbe « se reposa » – et l’action infinie de son père Isaac, auquel il est fait allusion avec le terme « pérégrinations ».

          Pourtant, tout lecteur attentif remarquera – avec justesse d’ailleurs –, qu’Isaac a fait peu de pérégrinations. Il est resté toute sa vie dans le même pays, celui de Canaan. Il nous incombe donc de comprendre ce verset différemment : il ne s’agit pas de trajectoires dans le sens littéral du terme, mais de « voyage spirituel » qu’a entrepris Isaac.
Le repos auquel Jacob aspire n’est donc pas un simple repos, comparable à notre désir de se détendre après un jogging. Son repos a un enjeu plus important : Jacob pense qu’il a connu un nombre suffisant d’aventures dans sa vie, qu’il a atteint un degré de maturité suprême, qu’il est arrivé au paroxysme de son existence, et qu’il peut donc définir son moi.

          Mais le moi n’existe pas sans la mort. Tant qu’il est vivant, Jacob doit poursuivre sa quête spirituelle, et c’est la leçon que va lui donner ce passage de la Torah. Immédiatement après voir évoqué le repos de Jacob, la Torah change totalement de sujet, et parle de sa descendance, le peuple d’Israël. Les commentateurs expliquent que cette allusion à la prestigieuse descendance de Jacob n’est pas le fruit du hasard : le peuple juif a connu durant toute son histoire des pérégrinations, à la fois physiques avec de nombreuses migrations dues aux exils, et métaphysiques, avec l’évolution de la pensée juive notamment à travers le Talmud. Ainsi, Jacob comprend que son comportement est en contradiction totale avec l’esprit juif. Tant qu’il lui reste des instants à vivre, il doit les mettre à profit.

          C’est ainsi que le Talmud dit dans le traité Berachot qu’une personne doit faire Techouva jusqu’à sa dernière pelleté de terre, évocation certes lugubre mais poignante, qui résume tout l’enjeu de la progression du moi. De la même façon, on raconte que Rabbi Akiva donnait toujours le même enseignement à ses élèves quand ceux-ci n’étaient pas attentifs à ses cours. Il leur disait : « Savez-vous pourquoi la reine Esther a-t-elle gouverné sur cent vingt-sept provinces ? C’est parce que Sarah a mis à profit chaque instant des cent vingt-sept années de sa vie, pour progresser », et pour construire son moi.

          Mais alors, chercher à définir son moi revient-il à l’empêcher de progresser ? En littérature, la recherche du moi s’effectue souvent par le moyen de l’autobiographie. La question qui vient à nous est donc la suivante : comment un homme peut-il faire une autobiographie sans mettre en péril son moi ? En effet, l’introspection autobiographique cherche à comprendre le moi, à le figer un instant et à l’immortaliser sur le papier. Après l’écriture d’une autobiographie, le moi ne peut plus reprendre sa course effrénée : il est paralysé. Faire son autobiographie revient alors à se tuer, et c’est pour cela que les personnes qui mènent cette entreprise le font au soir de leur vie. Mauriac a justement remarqué que les auteurs avaient souvent été tués par leur autobiographie, à l’instar de Proust qui, même si son autobiographie était en partie fictive, est mort à cause de son projet. Dans Le nœud de vipères, le personnage décède d’ailleurs à sa table de travail, alors qu’il était en train de s’introspecter dans son journal. L’autobiographie est alors un suicide indirect. Le seul qui semble avoir réussi à en écrire une sans immobiliser son moi est certainement Musset, qui explique dans le début des Confessions d’un enfant du siècle que son projet est de « faire circuler sur la place publique » le récit de ses souffrance, parce qu’il « y a beaucoup d’autres […] qui souffrent du même mal ». L’autobiographie devrait plutôt s’appeler autonécrographie.

          Revenons à Jacob. Un rabbin du Talmud, Rabbi Yonathan, a enseigné qu’en voulant s’établir, Jacob a signé son arrêt de mort, qui surviendra deux parachiot plus tard, à la fin du livre de la Genèse. Ainsi, Jacob a obtenu le repos auquel il aspirait, mais il s’agit d’un repos éternel, conséquence directe de son comportement dans la Paracha Vayeshev. Mais une autre lecture, moins funeste, s’offre à nous : nous pouvons également penser que le repos de Jacob a entraîné l’exil de Josef en Egypte. Dieu aurait alors voulu soumettre Jacob à une nouvelle épreuve pour mettre fin à son repos. Toutefois, ces deux interprétations ne sont pas nécessairement contradictoires.

          Toujours est-il que l’interruption de la quête de vérité de Jacob au nom de sa prétendue maturité l’empêche de progresser. Mais celle-ci empêche également les autres de progresser. En effet, l’homme qui vit en société prend l’habitude de juger les autres, ou du moins de se faire une opinion sur eux, en disant qu’un tel a tel défaut, qu’un autre n’a pas… Mais, ainsi que nous l’avons dit, le moi évolue, et les pensées toutes faites ralentissent cette progression. En se reposant, Jacob cherche à stabiliser ses opinions sur les autres, en leur donnant un caractère immuable, et en les empêchant d’évoluer. Ainsi, son attitude peut s’avérer très nocive. Il existe beaucoup de personnes âgées qui pensent avoir raison sur tout, que leurs opinions ne peuvent plus être changées parce qu’elles sont parfaites, à l’instar de la grande tante du narrateur dans Du côté de chez Swann, qui n’arrive pas à changer sa considération de Swann. Par son désir de repos, Jacob freine non seulement sa propre progression, mais également celle des autres.

          Le repos n’est donc pas concevable, ni dans le Judaïsme, ni dans la Littérature. Mais quand un homme est mort, qu’il a atteint son véritable repos, il est possible de définir son moi, ou du moins de tenter de le comprendre. A la mort de Jacob, celui-ci pourra faire le bilan de sa vie, notamment en bénissant chacun de ses enfants dans la paracha Vayehi. De la même façon, Anatole France a attendu le décès de Zola pour pouvoir dire de lui qu’il fut un « moment de la conscience humaine ». Il arrive toutefois que le moi ne puisse jamais être compris, comme ce fut le cas de Chouchani, grand maître du XXe siècle, qui a formé entre autres Levinas et Elie Wiesel, et dont la vie était très énigmatique. Mais une fois encore, il a fallu attendre sa mort pour qu’on puisse qualifier ce moi mystérieux de Chouchani, en écrivant sur sa tombe que « His birth and his life are sealed in enigma. » (« Sa vie et sa naissance son scellés dans le mystère »).

          Mais alors, un nouveau danger survient ; il faut veiller à ce que le discours ne fige pas ce moi, ne lui ôte pas son mystère, sa vitalité, et sa proportion d’infini, ce qui reviendrait à infliger au sujet une seconde mort.




N.



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