Libre arbitre et omniscience divine dans la pensée juive



En hommage au Rabbin Soloveitchik, fondateur du mouvement modern orthodox (cherchant à concilier Judaïsme orthodoxe et ouverture du monde moderne).

          « La liberté de quelqu’un s’arrête là où celle d’autrui commence », proverbe particulièrement pertinent dans le cadre des relations qu’entretient Dieu avec les hommes : la transcendance divine est libre, mais l’homme l’est aussi. Et, de façon comparable à la querelle qui opposa Pierre à Jean, la liberté humaine peut entrer en conflit avec la liberté divine, conflit qui constitue l’objet de notre attention.

          Mais, avant de nous intéresser à cette contradiction, il nous incombe de comprendre –en définissant- les notions qui nous intéressent. Qu’est-ce qu’au juste la liberté humaine ? Et, en somme, en quoi consiste la liberté divine ?

          En philosophie comme en théologie, la liberté humaine est appelée le libre arbitre, l’expression hébraïque correspondante –be’hira ‘hofchit- signifiant libre choix. Il s’agit de la faculté inhérente à l’homme de choisir entre le Bien et le Mal, et ainsi d’agir selon sa seule et unique volonté. Par conséquent, le libre arbitre entraîne la notion de responsabilité : nous sommes redevables de nos actes parce que nous sommes conscients et libres en les commettant –aussi bien selon le droit juif que le droit universel.

          Le libre arbitre, selon lequel la volonté guide seule les choix humains, s’oppose au déterminisme, idée qui implique l’intervention et l’influence d’un facteur extérieur dans les actions humaines, qui peut varier selon les différentes conceptions de la nature humaine. Il existe donc de multiples déterminismes, parmi lesquels nous pourrions évoquer les déterminismes divin, génétique, et celui exercé par l’inconscient en psychanalyse.

          Il est important de noter que le libre arbitre est un principe fondamental de la pensée juive. Le Rambam, aussi appelé sous le surnom de Maimonide, a dit que « nier cette notion revient à nier le Judaïsme entier ».

          Une fois la liberté humaine cernée, confrontons la à celle, plus abstraite, de la divinité. Certes, celle-ci est infinie et il serait absurde de prétendre la comprendre, mais nous n’en retiendrons qu’un aspect : l’omniscience divine, également nommé prescience divine, qui implique l’idée d’un Dieu qui connaît le futur à l’avance. Cette notion relative à la connaissance divine est allusionnée dans la Bible, lorsque Dieu annonce à Abraham que ses descendants connaîtrons un exil en Egypte.

          Dès lors que nous avons défini les deux libertés dont il est question, nous comprenons mieux la nature de cette confrontation : comment l’homme peut-il être libre si ses actions sont connues de Dieu à l’avance ? Devant cette aporie, les penseurs –juifs ou non- se sont questionnés, et ont tenté d’apporter une explication qui puisse concilier libre arbitre et omniscience divine.

          Dans son livre A la limite de Dieu, l’énigme de l’omniscience divine et du libre arbitre dans la pensée juive, le rabbin Rivon Krygier distingue plusieurs démarches adoptées par les sages pour tenter de résoudre cette contradiction. La première, nommée démarche métalogique, considère –ainsi que son étymologie le suggère- que cette aporie transcende radicalement la raison humaine, et ne peut donc être résolue. Quant à la démarche logique, elle tente de concilier les deux libertés par une relation logique. Ensuite, l’approche harmonisante est en quelques sortes un dépassement dialectique gratuit. Pour notre part, nous nous intéresserons à la dernière, la démarche radicaliste, qui consiste à sacrifier une des deux libertés –libre arbitre ou prescience divine- au profit de l’autre, au nom de l’impossible cohabitation de ces deux notions. Toutefois, cette dernière démarche contient en elle-même sa propre difficulté : étant donné que le libre arbitre d’une part, et que l’omniscience divine d’autre part –serait-il possible de concevoir un monothéisme dans lequel Dieu ne serait pas infini ?- sont considérés comme des piliers de la pensée juive, toute remise en question de ces notions est très contestable.

Parmi les différentes réponses suggérées par les penseurs juifs, nous nous proposons donc de parcourir exclusivement celles qui se situent dans la démarche radicaliste. De plus, nous nous focaliserons sur les penseurs du Moyen Age espagnol, qui étaient à la fois influencés par la tradition juive et la philosophie grecque. Ainsi, en ce qui concerne la problématique du libre arbitre et de l’omniscience divine, pensées grecque et juive se complètent, et s’allient dans une réflexion commune.

          Les trois penseurs dont la position est radicaliste sont Hai Gaon, Abraham Ibn Ezra, et Gersonide. Chacun des trois théologues a choisi de remettre en cause la prescience divine –en expliquant que Dieu ne sait pas tout-, pour accorder plus d’importance au libre arbitre humain.

          Selon le premier, Hai Gaon, Dieu a une connaissance purement hypothétique, c’est-à-dire qu’il ne connaît que les différentes possibilités que revêt un choix humain, mais ne sait pas laquelle sera choisie. Ainsi, la divinité aurait connaissance du fait que Rodrigue est confronté à un dilemme entre l’amour et l’honneur, mais ignore quelle valeur sera préférée par le personnage cornélien.

          Abraham Ibn Ezra fonde sa pensée sur un verset issu des Psaumes : « Dieu sait tout, dans la voie du tout ». Si la première information divulguée par cette phrase ne semble pas contenir un enseignement majeur, la seconde est énigmatique : que veut dire « la voie du tout ». Ibn Ezra explique cette expression en considérant que la connaissance divine se situe dans la « voie de la généralité ». Ici, nous retrouvons une forte influence aristotélicienne : en tant qu’Etre immuable et éternel, le divin ne peut connaître que ce qui n’est pas exposé au changement. Ainsi, selon Ibn Ezra, Dieu ne connaît que les Idées platoniciennes : il sait ce qu’est l’Homme, mais ignore l’homme. Le penseur espagnol propose ainsi la conception d’une divinité ne connaissant que la science –selon la considération aristotélicienne de cette discipline- mais n’ayant aucune connaissance du particulier.

          Enfin, Gersonide explique que certains éléments sont connus de Dieu, alors que d’autres ne le sont pas. En ce qui concerne ce que Dieu connaît, Gersonide adopte la même opinion qu’Abraham Ibn Ezra en déclarant qu’il s’agit des « objets de science », c’est-à-dire des éléments explicables par des lois rationnelles et physiques. Par contre, le penseur affirme que Dieu ignore la contingence, les évènements qui dépendent du hasard.

          Les trois opinions proposées respectivement par Hai Gaon, Abraham Ibn Ezra et Gersonide présentent toutes Dieu comme un être dont la connaissance est limitée. Mais, au regard du monothéisme, la divinité n’est-elle pas infinie ? Comment expliquer cette limite au savoir divin ? Il nous faut donc reconsidérer les solutions de ces trois penseurs.

          Selon le proverbe cité en exergue, les libertés de deux individus différents sont ajustées et alignées, comme si une frontière les distinguait. Ainsi, cet aphorisme rejoint la définition que Daniel Sibony propose de la divinité : « l’horizon de l’homme, le dépassement des possibilités humaines ».

          Nous pourrions ainsi tenter de proposer une explication quant à l’incomplétude de l’omniscience divine –idée dont le nom est lui-même contradictoire : en créant l’Humanité, et en le pourvoyant du libre arbitre, Dieu a offert un horizon très large à l’homme. Pour s’ajuster à la grande liberté de sa création, et pour ne pas étouffer l’Humanité par son omnipotence, la divinité a décidé de se limiter d’elle-même, en s’empêchant de tout connaître.
          
          De ce fait, il nous serait possible d’établir une analogie, concernant le même mot –guibor, qu’on traduit par le terme « héros » en Français-, employé dans deux contextes différents. Tout d’abord, Dieu est qualifié de guibor dans une phrase de la prière quotidienne « [Tu es] le Dieu grand, héroïque et redoutable ». Dans les Maximes des Pères, un texte tente de définir la notion d’héroïsme : « Qu’est-ce que le héros ? Celui qui réfracte sa force ». Ainsi, en appliquant la définition proposée par les Maximes des Pères à la prière quotidienne, nous en sommes amenés à dire que Dieu se limite de lui-même : il a la possibilité de tout connaître, mais s’en empêche volontairement.

          Cette idée rejoint la théorie kabbalistique du Ari-zal, penseur du XVIe siècle, le tsimtsoum, traduit en Français « la contraction », selon laquelle Dieu aurait créé une Humanité totalement indépendante, émancipée de son intervention, et régie par des règles non divines.
Enfin, cette idée peut être mise en relation avec un texte du Midrash, ouvrage d’exégèse biblique, qui imagine un dialogue fictif entre la Lune et le Soleil (la citation est approximative):
Initialement, la Lune et le Soleil avaient la même intensité lumineuse. Mais, se rendant compte que leur puissance d’éclairage ne pouvaient pas cohabiter, la Lune a décidé d’elle-même de se faire moins lumineuse, en déclarant que « Deux rois ne peuvent pas porter la même couronne ».
Dieu est donc cette Lune, ce roi insolite qui accepte de partager sa couronne avec ses sujets, qui s’empêche de connaître pour laisser l’homme libre. Toutefois, une question survient –qui constitue peut-être la limite de cette idée : est-il possible de s’empêcher volontairement de savoir ? N’est-ce pas déjà une forme de la connaissance ?





N.


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