Apologie juive de la dipsukia

           Comment aimer Dieu sans n’avoir jamais connu l’amour féminin (ou masculin) ? Comment prétendre embrasser la foi divine sans n’avoir jamais porté ses lèvres contre celles d’une femme (ou d'un homme) ? Telles étaient les questions que posait Maimonide, grand sage du Moyen Age espagnol, avant de répondre que, dans la mesure où la Bible associe constamment l’amour féminin à l’amour divin –le paroxysme de cette symbiose est le Cantique des cantiques, où transcendance et immanence se côtoient au détour des versets sans jamais se fuir-, l’amour de Dieu n’est en rien un présupposé bourgeois, mais résulte d’une longue recherche, qui se matérialisme dans un premier temps par une phase d’athéisme, ainsi que l’a expliqué Levinas, pendant laquelle l’homme, épris d’une femme, laisse tomber ses livres, et quitte le théorique pour goûter aux délices envoûtants de l’empirique.
           Qui n’a jamais été attendri en observant, dans les ruelles tortueuses de la vieille ville de Jérusalem, un couple de jeunes étudiants des instituts talmudiques qui, bien que non mariés, se rencontrent, dans cette cité lyrique et splendide ? Car, contrairement aux autres spiritualités religieuses occidentales –mis à part la réforme protestante qui autorise le célibat de ses prêtres-, la pensée juive accorde une importance prépondérante à l’épanouissement conjugal. Dès les premières lignes de la Bible, la première loi qui est énoncée par Dieu ne se réfère pas à  une quelconque transcendance, mais au désir que Freud a tant analysé, la sexualité : « Croissez et multipliez » qui constitue le premier commandement de La Genèse ne se rapporte paradoxalement pas à Dieu mais bel et bien à l’homme, ou plutôt à son union avec la femme. De ce fait, la monothropie et ce que les Grecs nommaient la molosis –l’ascétisme- ne constituent aucunement des idéaux dans la pensée juive. En outre, il existe tout un ordre de la littérature michnique qui explore –sur des milliers de pages- l’univers des relations conjugales, dans ses dimensions à la fois judiciaire et philosophique.
            Loin de se complaire dans un complexe sexiste, le Judaïsme ne cesse d’évoquer la beauté –non seulement physique, mais également la splendeur spirituelle, ainsi que l’a expliqué Rachi dans son commentaire sur le premier verset de la section Lekh Lekha (littéralement : « va vers toi »)- et la grâce féminine. De la même façon que les personnages de Sarah, Rébécca, Léa, ou encore Rachel parsèment la Bible, dans laquelle elles exercent une importance majeure, à un tel point qu’André Néher a qualifié le Judaïsme de matriarcat, des femmes comme Berouria jalonnent le corpus talmudique, dans lequel elles se distinguent par leur grande finesse d’esprit.
            Ainsi, même si cette thématique pourrait faire l’objet d’un texte plus long, la pensée juive s’oppose radicalement à l’ascétisme, évoqué dans la Bible sous le nom de naziréat. Le livre des Nombres, qui énumère notamment les lois relatives au nazir, précise que ce dernier, dès lors qu’il réintègre la société, doit se repentir d’avoir recouru à cette molosis, et, sous prétexte d’une envie de développer son amour envers la transcendance divine, de s’être en réalité davantage éloigné de Dieu.
             « L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour », écrivait Saint Exupéry. Pareillement, nous pourrions affirmer que « la foi ne vaut qu’au service de l’amour », tout en se rappelant que, selon la pensée juive, l’amour n’est pas la valeur suprême. La Loi constitue la véritable transcendance, englobant de ce fait les différents affects humains, dont l’amour, en ce qu’elle seule garantit l’hétéronomie, support véritable de l’altérité religieuse.
Note : la dipsukia désigne en Grec ancien l’état dans lequel le sujet est divisé, par opposition à l’aplotes, qui n’est autre que l’expérience de l’Un composé. Dans ses cours au Collège de France sur Comment vivre ensemble, Roland Barthes analysait ces deux notions.
  

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